29 janvier 2012
Sibelius
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Les palais du plaisir
« Supprimez les drogues ou le sexe, vous ne supprimerez pas les besoins du crime, les cancers du corps et de l’âme, la propension au désespoir, le crétinisme-né, la friabilité des instincts. Vous n’empêcherez pas qu’il y ait des âmes destinées au poison de l’isolement, de l’onanisme, de la faiblesse enracinée. Le poison de l’alcool, de l’antisociabilité. Il y a des âmes incurables et perdues pour le reste de la société. Supprimez-leur un moyen de folie, et elles en inventeront dix mille autres. Elles créeront des moyens plus subtils, plus furieux, des moyens absolument désespérés. L’humanité en elle-même est antisociale. Laissons se perdre les perdus. Ils le sont par nature. Toutes les idées de régénération morale n’y feront rien. Il y a un déterminisme inné, il y a une incurabilité indiscutable du suicide, du crime, de l’idiotie, de la folie. Il y a un cocuage invincible de l’homme, il y a une friabilité du caractère. Il y a un châtrage de l’esprit. L’enfer est déjà de ce monde et il existe des hommes qui se sont évadés malheureux de l’enfer, destinés à recommencer éternellement leur évasion. Et assez là-dessus.
Personne ne pleure les morts. Ils pleurent pour eux-mêmes… ceux qui vivent à travers la mort. Nous qui, dans nos douleurs individuelles, rejouons les mêmes scènes horribles dans les métros et les appartements et les boîtes de nuit et les bars et baignons dans cette nécropole gorgée de sang où la fatigue et l’intuition de la catastrophe rendent insupportable le sexe sans sécrétions – où les palais du plaisir sont devenus des chambres de torture, dans cette zone morbide de la mémoire fausse. »
Lydia LUNCH, Déséquilibres synthétiques, Au diable vauvert, pp. 100-101.
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17 janvier 2012
Lettres à Yves
Où j’ai relevé : « La vérité n’appartient qu’à ceux qui la savent, les autres ont le droit d’avoir celle qu’ils se sont inventée. »
Et l’envoyeur d’outre-tombe, Pierre Bergé, s’adressant à son amant défunt, Yves Saint Laurent, n’en dit plus. Il pose cette singulière pierre après avoir laissé la mère d’Yves, en fin de vie, dans la conviction d’avoir eu avec son fils un rapport privilégié…
Et la seule leçon que je parviens à tirer avec beaucoup de mal de cela est que, de loin en loin, nous ne voyons pas ce qui nous voit. Leçon très improbable…
Une seule certitude à quelques degrés plus bas à propos donc des « autres » : que ceux qui s’équipent toute affaire cessante d’un appareil critique dégoulinant d’huile (les « nains perfides », comme les appelle Nieztsche) au-delà, très au-delà de la tragédie du monde se gardent de poser leurs sales mains graisseuses sur moi !
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08 janvier 2012
A
Depuis que j’ai chassé Y de notre drame, à lui et à moi, la mutilation comme recours, je me suis enivré de fraîcheurs volubiles en art d’aimer. Avec un succès contestable. A est le premier à m’avoir fait redécouvrir la richesse de cet art. Son corps est un bijou précieux. Très noir et très doux. Il est très grand, plus grand que moi, chose rare pour moi, qui ai poussé comme une mauvaise herbe dans le terrain sans grâce de mon adolescence.
A exerce un petit métier de cariste dans un supermarché de la périphérie parisienne, où les vulgarités sédimentent en couches profuses et serrées. La grande distribution de saloperies colorées. La foule avide, hebétée, saucissonnée de vomissures. Aussi officie-t-il dans les grises coulisses du dépotoir à bord de son petit carosse pour refiler à la multitude le vaste plat de son ennui hypercivilisé. A me parle aussi de son père, retraité qui avait le titre magique de « maître chocolatier » dans une grande maison de bouche. D’ailleurs, il se destinait au métier de pâtissier dans cette même maison, mais il me lance : « Ah, non ! Je ne supporte plus les gâteaux. » Un écœurement respectable sous les latitudes actuelles.
Nous fumons et nous parlons. Il me demande : « C’est quoi, ton livre préféré ? » Me voilà bien. Je lui réponds carrément au pif que j’ai d’un vermillon foudroyant : « Le Rouge et le Noir ! » Moi, je suis le rouge, mon joli. Ça le laisse interdit. Il ne connaît pas. Il me dit avoir trop déconné à l’école pour aller au-delà du brevet. Alors, et toi, ton livre fétiche ? « L’Art de la guerre, de Sun Tzu. » Il l’a lu et relu jusqu’à plus soif. Ce qu’il admire dans cet art-là, c’est la conquête sans conflit déclaré, avec une science de l’économie admirable. Et il me parle d’un Chinois richissime qui veut aujourd’hui acheter Paris. Et qui s’y emploie le plus sournoisement du monde. Oui, mais A, reconnais que l’argent est un instrument lourd et vulgaire de pouvoir. Autrefois, sans doute y a-t-il eu des façons bien plus subtiles et audacieuses de prendre le pouvoir. Mon gigantesque A est bien d’accord. Nous embrayons tout naturellement sur la politique. La fumée me fait balancer des vérités comme de vieilles dingues sous un chapiteau de monstres. D’accord, le minus élyséen actuel, rien à dire, qu’il aille crever en enfer. Mais regarde Mitterrand, un roi ! Ses poses, ses incroyables mimiques, ses regards qu’on guette avidement et qu’on se complaît à vouloir déchiffrer. Une vraie majesté, Sa Grande Françoise ! Chirac, un parrain, un mafieux de premier ordre, m’affirme A tout sourire. Nous rigolons comme deux cons éblouis. Alors, de Gaulle, vois-tu, un guerrier. Immense. Mais qui a foiré son couronnement. Chercher les raisons de cet échec dans sa jeunesse éternelle, gravée dans le marbre.
Et puis A me parle de son passé chaotique. A 26 ans, il s’est déjà bien écorché contre les murs. Les bastons, les stups, les vols. Et puis la prison. Deux fois : trois mois et un an et demi. Je lui fais jurer qu’il a cessé le merdier. Alors il trimballe sa bouille de tueur souriant qui en a vu d’autres dans ce bout de monde finissant. Et en accepte la grisaille avec son cœur qui le fait rêver de conquêtes magistrales depuis l’arrière-boutique du barnum moribond. Nous n’avons pas cessé de nous dévorer des yeux dans notre corps à corps. Je dois avoir été conquis, mon joli voleur repenti. Et je ne désespère pas d’y avoir réussi aussi un poil, moi, vieux brigand solitaire et en morceaux – qui n’attendent que de se recoller sous tes caresses et tes baisers.
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07 août 2011
Les cendres du monde
« Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre. »
Cormac McCarthy, la Route.
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06 août 2011
Un enfant de Dieu
Je me raconte toujours des histoires avant de dormir. Sans ça, sans une histoire à laquelle je m’accroche corps et âme, je garde l’œil ouvert comme un rat ébloui par une transparence pénombreuse qui se gave outrageusement des sanglantes babioles du jour enseveli dans les ramassis stellaires. Les bavardages qui sont des armes, les pantins qui sont mes puissants, un écheveau de violences qui me secouent la tête dans tous les sens. Je me retourne indéfiniment vers d’improbables lendemains. Chercher une chance de survie qui enfin me soulage et m’envoie dans mon monde retrouvé. L’âme au frais, les yeux clos sur un eden intime. Les mystères glorieux se succèdent dans ma nuit aux cinq cent mille anges envolés des enfers. Quelle affaire ! je m’exclame en un soupir sonore. La ville me borde comme toujours de ses immenses mosaïques, impressions permanentes. Une grotte céleste de sens. Je m’endors, alors, peut-être. Réveillons-nous un poil de seconde, bordel de Dieu, dans ce sommeil éternel pour clamer un sacré merci à Cormac McCarthy, dont je viens de lire Un enfant de Dieu, qui vient de me faire passer l’une de mes plus belles nuits sur cette salope de planète.
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25 avril 2011
Retour à la vie
En 1938, David Goodis a 20 ans. Et il commence l’œuvre de sa vie ainsi : « Au bout d’un moment, ça devient si moche qu’on a envie de tout arrêter. » Première phrase donc de son premier ouvrage, Retour à la vie. Les petits héros trouveront ça pleurnichard. A la vérité, je ne me sens pas un petit héros. Seulement un vieux lecteur reconnaissant au jeune Goodis d’avoir bâti son œuvre à partir de ce point de rupture où la question se pose de survivre dans cette « vallée de larmes ». De tenter un pas de plus dans son enfer. Pour voir, toujours et encore, ce que cache le jeu fatal qu’on nous a mis dans les mains.
Retour à la vie parle de guerre (sino-japonaise) où va s’éprouver un jeune Américain plein de grandes idées, et d’amour où se dépêtre une poignée de trentenaires plus ou moins blessés par l’impossible quête du divin autre. Ils se bagarrent, travaillent, s’enivrent ensemble et font l’amour. A ce dernier chapitre, l’une des plus belles scènes de baise que j’aie lue de toute ma carrière de lecteur : « Helen, solide et nette avec lui ici, dans cette pièce fraîche dans la nuit d’été, tous les deux drapés dans le calme tissu de conceptions morales, logiques et physiologiques qui les enveloppait sans leur peser, impalpable mais présent, les laissant agir sans l’entrave de spéculations confuses et inutiles. » C’est aussi l’une des phrases les plus longues et les plus construites du bouquin, avec sa dose de douce, universelle et définitive abstraction. Goodis a recours à ce type de phrases également pour décrire la guerre, les tranchées, les gars qui volent en éclats.
Retour à la vie s’achève dans la délivrance que représente l’amour enfin trouvé, triomphant sur un tas de décombres et d’enchevêtrements intimes ou non. Dernière phrase survolant le lent enlisement où n’ont cessé de succomber les personnages plongés dans la sanglante grisaille du quotidien : « Maintenant elle se précipitait vers lui et il savait que c’était elle et qu’elle venait à lui. C’était tout ce qu’il voulait savoir. » Un moment miraculeux, sans doute, après quoi il vaut mieux ne plus rien dire et le laisser planté tout en haut du monde. Rien ne devrait jamais être trop loin dans les champs du vivant.
10:14 Publié dans Hors champ | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28 mars 2011
Réveil nocturne
On est là, on attend. Debout dans l’immense nuit. Des êtres de lumière, une lumière peut-être déjà morte, on est son écho, l’extrémité perdue dans l’infini de son filament d’existence, de son frisson de volonté au détour d’un chemin qui ne mène nulle part. On a peut-être un peu avancé, sait-on jamais ? Notre illusion vitale, qui nous sera aussi fatale. Comme des gens qui tapent à une porte qui ne s’ouvrira jamais. Mais il faut taper à cette porte.
Je me réveille soudain, en pleine nuit. Paris, xxie siècle, et de la tristesse plein la tête. Mon existence est une bien bonne rigolade. Je ne me suis pas raccroché à l’enfantement, par la force des choses. Je demeure un vieux pitre, aux quelques effets plaisants. L’amour singulier m’a animé un peu au-delà de ma simple peau, qui, sinon, se serait desséchée de sottise. Aujourd’hui, qu’en est-il ?
Aussi, quand il me passe ainsi dans la tête, à la faveur d’un réveil fortuit, de hautes idées sur nous tous dans ce bain d’étoiles, je me façonne quelque vertu. A mi-chemin vers le néant, là d’où tout vient avec une force créatrice que nous ne pouvons soupçonner mais dont nous sommes les épreuves extraordinaires et là où tout finit. C’est rassurant. Et ça sauve un tant soit peu le reste vivant que je suis.
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15 mars 2011
S.
Il fait nuit et froid. S. et moi errons dans mon quartier, dans l’attente qu’Y. vide les lieux pour aller s’acoquiner avec quelque morceau choisi dans une boîte ou un sauna. Bien sûr, les choses ont bien changé, dégradation naturelle au processus vivant, je dis faute de mieux. Y. n’envisage toutefois pas la vie sans moi, alors que moi oui. Il faudra en passer par une sorte de drame, j’attends le moment où notre bonne République lui délivrera le droit de déchoir en son sein. Ce doit être mon contrat.
Je connais S. depuis treize ans. Il avait alors 18 ans et une confiance aveugle dans le rêve français. Qui a tourné comme l’on sait : petits boulots sous-payés, logements impossibles, angoisses dans ce grand monde désert où on l’a médicamenté quelque temps. Ce soir, dans le froid où il a bien fallu qu’on retourne, le bar où l’on s’enivrait ayant enterré sa molle journée, il me raconte les pitoyables exploits de sa logeuse. C’est dans le XVIe, au métro Victor-Hugo. Cette sexagénaire, du peuple élu, loue une trentaine de chambres de bonne minuscules à des immigrés de toutes les nationalités, surtout les plus défavorisées, bien sûr. Le droit d’entrée est de six cents euros (ce n’est pas une caution), le loyer pour neuf mètres carrés, de trois cent soixante euros, le tout loué au black. Avec menaces répétées mensuellement : « Si vous ne payez pas, il y en a plein d’autres qui attendent et qui sont prêts à payer plus cher que vous. » Parfois, S. la supplie de patienter quelques jours pour qu’il arrive à réunir la somme. Je suis atterré. « Vous, les Français, vous ne connaissez pas tout ça. Vous vivez dans votre rêve… » Il m’explique : « Tu comprends, chaque mois, j’envoie de l’argent à ma famille au Mali, entre cent cinquante et deux cents euros. Et comme je gagne sept cent soixante euros, l’électricité, le métro, il me reste deux cents euros pour manger et m’habiller. » Il me demande de ne surtout rien en dire au journal, il a trop peur de perdre son logement. D’ailleurs, il a mis bien du temps à oser m’en parler.
Nous allons enfin chez moi. Je le prends dans mes bras fort, très fort, nous nous confions tous nos secrets dans une étreinte qui n’a jamais fini. Puis après avoir dévoré quelques crevettes, décidément familières à mes corps à corps Afrique-Europe, il repart dans cette nuit du samedi au dimanche écroulée d’ennui, avec la promesse de partager le sel de nos solitudes d’hommes errants, de tendres vauriens, de locataires terrorisés de ce coin d’Univers, bientôt.
09:53 Publié dans Ceux que j’embrasse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28 janvier 2011
Tête de truc
L’autre matin, dans ma station de métro, je découvre un cri du cœur qui fait tache dans mon univers robotisé : « La vie est fantastique et il se passe plein de trucs dans une journée ». On a écrit ça au feutre noir sur le métal d’un placard. Rien ne déborde jamais dans cette station jaunâtre creusée en pleine mine d’argent. On a placé récemment des portes palières qui nous maintiennent sagement sur le quai. Allez tenter les enfers avec ça, vous pouvez toujours repasser. Bientôt tout va être automatique, exit les chauffeurs, les machines seront seules à l’ouvrage de nos reptations quotidiennes.
Mon quartier est immaculé. Alors cette littérature sauvage m’a donné un coup au cœur. En plus pour chanter la glorieuse existence, voilà qui ne s’encombre d’aucune bestiole. L’œuvre d’un jeunot en rupture de ban, monté d’une province tiède, et en lente perdition dans une capitale rêvée ? Joliment crasseux, chevelu, triomphal innocent aux mains vides ? Qui tout à coup a eu besoin de marquer le monde de sa vertu dernière ? Je veux dire, chanter sa seule raison d’être, qui est d’être. La confidence d’un garnement tout simple au sein d’une ville si grave, si triste, si fatiguée dans ses contemplations.
Le soir même, on avait effacé ça. Encore un truc en moins. Gardons bon ordre, ne laissons pas les trucs nous envahir de leur jeunesse cradingue, de leur hasardeuse chevelure ! Que le monde tourne, tourne, tourne… J’ai été ce jeunot au feutre noir un minuscule et résiduel poil de seconde dans l’histoire déjà morte.
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