31 octobre 2010

M.

M, 25 ans, Noir promenant son petit corps mince et très dur dans la ville, casquetté et capuchonné, monte chez moi et me raconte : « J’ai fait dix-neuf mois de zonzon. Je viens de sortir. Là-bas tu vois des vrais durs. Mais je veux pas être comme eux, je veux rentrer dans la vie, bosser, gagner de l’argent, m’installer. Moi, j’ai arrêté l’école en troisième, j’ai même pas eu le brevet. J’ai toujours déconné en classe. Mais je sais lire, écrire, compter, ce serait trop dur sinon. A 12 ans et demi, j’ai commencé les stups. Au bas de ma cité, je revendais de tout. Les prix, c’est à la tête du client. Je me faisais à peu près deux cents euros par jour. J’ai rien gardé, rien du tout ! Je me suis payé des tas de trucs, et comme je dors pas chez mes parents, c’est trop de problèmes, des engueulades et tout ça, quand j’ai été majeur, je dormais dans des hôtels classes. Sinon c’est chez l’un ou l’autre. A 15 ans, j’ai commencé à aller avec des vieux. Les jeunes, c’est trop de problèmes. Des menteurs surtout, ils promettent plein de choses, mais c’est juste du blabla. Au moins, avec les vieux, c’est net, pas d’histoires. Et puis j’aime trop ça. Ça me fait du bien. Je te jure, je suis devenu superclair dans ma tête. Je cherche pas les coups foireux, non, c’est fini. Je ne vois plus personne, sinon je vais replonger. Ma bande, c’est du passé. Maintenant, je veux m’en sortir. M’installer comme toi, un bel appartement, un vrai métier, plein d’argent de côté, et je serai un mec heureux. »

Pendant qu’on a fait l’amour, il a gémi comme j’ai rarement entendu. Des gémissements qui m’ont déglingué. Après nous avons dévoré en chœur plein de crevettes dont il s’est pourléché ses trop douces lèvres, avec du saumon, du crabe, des chips, des fruits…, une faim d’ogre en début de vie, le petit Black des cités parallèles, où l’on s’en prend aux petits pour s’éclaircir la conscience, les gros font régner l’ordre, la République bien sûr reconnaissante. Le gamin va continuer son errance, à rêver d’entrer dans le rang. Jusqu’à quand ?

Un soir haut dans le monde, nous aurons été deux types seuls parmi tous, enfouis sous les astres, les singuliers confidents de nos drames, le temps d’une dévoration amoureuse, immédiate, brutale, parfaite. Evidemment, comme il voulait tout savoir, je lui ai raconté aussi ma vie.

 

30 octobre 2010

Le vélo de Miller

J’ai abandonné Ulrich, notre homme sans qualités, ou l’inverse plutôt. Parce que le jour où Y. sortira de chez moi, j’y laisserai entrer bien du silence et ferai œuvre de lecture, me promets-je avec l’assurance d’un ivrogne au fond d’un verre. S’imagine-t-on ce que le monde compte de maladie ? En appelant maladie l’impossible accès au monde, je veux dire à son extrémité, là où rien n’est fait.

En attendant, j’ai réussi à aimer un petit livre qui traînait chez moi depuis un bout de temps, vu le jaunissement de sa tranche supérieure. J’ai jauni du chef aussi, nous avions quelque chose à nous dire. Mon vélo et autres amis, d’Henry Miller. Moi-même je suis un piètre ami, je dois être un foutu égoïste, rare est celui qui ne finit pas par m’ennuyer et la réciproque aussi. Le gars Miller avait plein d’amis dont il parle avec une vraie chaleur. Des gars bien trempés comme lui, grands baiseurs aux exigeantes originalités.

Surtout, dans ce bouquin, j’ai pris conscience comme jamais auparavant du « je » comme sujet universel. Il a une façon de le mettre en scène où c’est bien moi qui parle. Nous voilà donc tous transcendés en un « je » qui épouse la planète entière ! Sacré Miller ! son vélo l’a conduit bien loin. A dire vrai, voilà l’œuvre d’un ami, de l’ami du genre humain. Et elle fait un bien terrible.