28 mars 2011
Réveil nocturne
On est là, on attend. Debout dans l’immense nuit. Des êtres de lumière, une lumière peut-être déjà morte, on est son écho, l’extrémité perdue dans l’infini de son filament d’existence, de son frisson de volonté au détour d’un chemin qui ne mène nulle part. On a peut-être un peu avancé, sait-on jamais ? Notre illusion vitale, qui nous sera aussi fatale. Comme des gens qui tapent à une porte qui ne s’ouvrira jamais. Mais il faut taper à cette porte.
Je me réveille soudain, en pleine nuit. Paris, xxie siècle, et de la tristesse plein la tête. Mon existence est une bien bonne rigolade. Je ne me suis pas raccroché à l’enfantement, par la force des choses. Je demeure un vieux pitre, aux quelques effets plaisants. L’amour singulier m’a animé un peu au-delà de ma simple peau, qui, sinon, se serait desséchée de sottise. Aujourd’hui, qu’en est-il ?
Aussi, quand il me passe ainsi dans la tête, à la faveur d’un réveil fortuit, de hautes idées sur nous tous dans ce bain d’étoiles, je me façonne quelque vertu. A mi-chemin vers le néant, là d’où tout vient avec une force créatrice que nous ne pouvons soupçonner mais dont nous sommes les épreuves extraordinaires et là où tout finit. C’est rassurant. Et ça sauve un tant soit peu le reste vivant que je suis.
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15 mars 2011
S.
Il fait nuit et froid. S. et moi errons dans mon quartier, dans l’attente qu’Y. vide les lieux pour aller s’acoquiner avec quelque morceau choisi dans une boîte ou un sauna. Bien sûr, les choses ont bien changé, dégradation naturelle au processus vivant, je dis faute de mieux. Y. n’envisage toutefois pas la vie sans moi, alors que moi oui. Il faudra en passer par une sorte de drame, j’attends le moment où notre bonne République lui délivrera le droit de déchoir en son sein. Ce doit être mon contrat.
Je connais S. depuis treize ans. Il avait alors 18 ans et une confiance aveugle dans le rêve français. Qui a tourné comme l’on sait : petits boulots sous-payés, logements impossibles, angoisses dans ce grand monde désert où on l’a médicamenté quelque temps. Ce soir, dans le froid où il a bien fallu qu’on retourne, le bar où l’on s’enivrait ayant enterré sa molle journée, il me raconte les pitoyables exploits de sa logeuse. C’est dans le XVIe, au métro Victor-Hugo. Cette sexagénaire, du peuple élu, loue une trentaine de chambres de bonne minuscules à des immigrés de toutes les nationalités, surtout les plus défavorisées, bien sûr. Le droit d’entrée est de six cents euros (ce n’est pas une caution), le loyer pour neuf mètres carrés, de trois cent soixante euros, le tout loué au black. Avec menaces répétées mensuellement : « Si vous ne payez pas, il y en a plein d’autres qui attendent et qui sont prêts à payer plus cher que vous. » Parfois, S. la supplie de patienter quelques jours pour qu’il arrive à réunir la somme. Je suis atterré. « Vous, les Français, vous ne connaissez pas tout ça. Vous vivez dans votre rêve… » Il m’explique : « Tu comprends, chaque mois, j’envoie de l’argent à ma famille au Mali, entre cent cinquante et deux cents euros. Et comme je gagne sept cent soixante euros, l’électricité, le métro, il me reste deux cents euros pour manger et m’habiller. » Il me demande de ne surtout rien en dire au journal, il a trop peur de perdre son logement. D’ailleurs, il a mis bien du temps à oser m’en parler.
Nous allons enfin chez moi. Je le prends dans mes bras fort, très fort, nous nous confions tous nos secrets dans une étreinte qui n’a jamais fini. Puis après avoir dévoré quelques crevettes, décidément familières à mes corps à corps Afrique-Europe, il repart dans cette nuit du samedi au dimanche écroulée d’ennui, avec la promesse de partager le sel de nos solitudes d’hommes errants, de tendres vauriens, de locataires terrorisés de ce coin d’Univers, bientôt.
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