25 avril 2011
Retour à la vie
En 1938, David Goodis a 20 ans. Et il commence l’œuvre de sa vie ainsi : « Au bout d’un moment, ça devient si moche qu’on a envie de tout arrêter. » Première phrase donc de son premier ouvrage, Retour à la vie. Les petits héros trouveront ça pleurnichard. A la vérité, je ne me sens pas un petit héros. Seulement un vieux lecteur reconnaissant au jeune Goodis d’avoir bâti son œuvre à partir de ce point de rupture où la question se pose de survivre dans cette « vallée de larmes ». De tenter un pas de plus dans son enfer. Pour voir, toujours et encore, ce que cache le jeu fatal qu’on nous a mis dans les mains.
Retour à la vie parle de guerre (sino-japonaise) où va s’éprouver un jeune Américain plein de grandes idées, et d’amour où se dépêtre une poignée de trentenaires plus ou moins blessés par l’impossible quête du divin autre. Ils se bagarrent, travaillent, s’enivrent ensemble et font l’amour. A ce dernier chapitre, l’une des plus belles scènes de baise que j’aie lue de toute ma carrière de lecteur : « Helen, solide et nette avec lui ici, dans cette pièce fraîche dans la nuit d’été, tous les deux drapés dans le calme tissu de conceptions morales, logiques et physiologiques qui les enveloppait sans leur peser, impalpable mais présent, les laissant agir sans l’entrave de spéculations confuses et inutiles. » C’est aussi l’une des phrases les plus longues et les plus construites du bouquin, avec sa dose de douce, universelle et définitive abstraction. Goodis a recours à ce type de phrases également pour décrire la guerre, les tranchées, les gars qui volent en éclats.
Retour à la vie s’achève dans la délivrance que représente l’amour enfin trouvé, triomphant sur un tas de décombres et d’enchevêtrements intimes ou non. Dernière phrase survolant le lent enlisement où n’ont cessé de succomber les personnages plongés dans la sanglante grisaille du quotidien : « Maintenant elle se précipitait vers lui et il savait que c’était elle et qu’elle venait à lui. C’était tout ce qu’il voulait savoir. » Un moment miraculeux, sans doute, après quoi il vaut mieux ne plus rien dire et le laisser planté tout en haut du monde. Rien ne devrait jamais être trop loin dans les champs du vivant.
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