08 janvier 2012
A
Depuis que j’ai chassé Y de notre drame, à lui et à moi, la mutilation comme recours, je me suis enivré de fraîcheurs volubiles en art d’aimer. Avec un succès contestable. A est le premier à m’avoir fait redécouvrir la richesse de cet art. Son corps est un bijou précieux. Très noir et très doux. Il est très grand, plus grand que moi, chose rare pour moi, qui ai poussé comme une mauvaise herbe dans le terrain sans grâce de mon adolescence.
A exerce un petit métier de cariste dans un supermarché de la périphérie parisienne, où les vulgarités sédimentent en couches profuses et serrées. La grande distribution de saloperies colorées. La foule avide, hebétée, saucissonnée de vomissures. Aussi officie-t-il dans les grises coulisses du dépotoir à bord de son petit carosse pour refiler à la multitude le vaste plat de son ennui hypercivilisé. A me parle aussi de son père, retraité qui avait le titre magique de « maître chocolatier » dans une grande maison de bouche. D’ailleurs, il se destinait au métier de pâtissier dans cette même maison, mais il me lance : « Ah, non ! Je ne supporte plus les gâteaux. » Un écœurement respectable sous les latitudes actuelles.
Nous fumons et nous parlons. Il me demande : « C’est quoi, ton livre préféré ? » Me voilà bien. Je lui réponds carrément au pif que j’ai d’un vermillon foudroyant : « Le Rouge et le Noir ! » Moi, je suis le rouge, mon joli. Ça le laisse interdit. Il ne connaît pas. Il me dit avoir trop déconné à l’école pour aller au-delà du brevet. Alors, et toi, ton livre fétiche ? « L’Art de la guerre, de Sun Tzu. » Il l’a lu et relu jusqu’à plus soif. Ce qu’il admire dans cet art-là, c’est la conquête sans conflit déclaré, avec une science de l’économie admirable. Et il me parle d’un Chinois richissime qui veut aujourd’hui acheter Paris. Et qui s’y emploie le plus sournoisement du monde. Oui, mais A, reconnais que l’argent est un instrument lourd et vulgaire de pouvoir. Autrefois, sans doute y a-t-il eu des façons bien plus subtiles et audacieuses de prendre le pouvoir. Mon gigantesque A est bien d’accord. Nous embrayons tout naturellement sur la politique. La fumée me fait balancer des vérités comme de vieilles dingues sous un chapiteau de monstres. D’accord, le minus élyséen actuel, rien à dire, qu’il aille crever en enfer. Mais regarde Mitterrand, un roi ! Ses poses, ses incroyables mimiques, ses regards qu’on guette avidement et qu’on se complaît à vouloir déchiffrer. Une vraie majesté, Sa Grande Françoise ! Chirac, un parrain, un mafieux de premier ordre, m’affirme A tout sourire. Nous rigolons comme deux cons éblouis. Alors, de Gaulle, vois-tu, un guerrier. Immense. Mais qui a foiré son couronnement. Chercher les raisons de cet échec dans sa jeunesse éternelle, gravée dans le marbre.
Et puis A me parle de son passé chaotique. A 26 ans, il s’est déjà bien écorché contre les murs. Les bastons, les stups, les vols. Et puis la prison. Deux fois : trois mois et un an et demi. Je lui fais jurer qu’il a cessé le merdier. Alors il trimballe sa bouille de tueur souriant qui en a vu d’autres dans ce bout de monde finissant. Et en accepte la grisaille avec son cœur qui le fait rêver de conquêtes magistrales depuis l’arrière-boutique du barnum moribond. Nous n’avons pas cessé de nous dévorer des yeux dans notre corps à corps. Je dois avoir été conquis, mon joli voleur repenti. Et je ne désespère pas d’y avoir réussi aussi un poil, moi, vieux brigand solitaire et en morceaux – qui n’attendent que de se recoller sous tes caresses et tes baisers.
11:40 Publié dans Ceux que j’embrasse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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