06 avril 2010
Deux hommes dans Manhattan

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26 novembre 2009
Mes prisons

Y. a une drôle de prédilection pour la télé franchouillarde. Sa façon d’apprendre ce pays et son peuple. Ainsi, il adore « La roue de la fortune » avec un roi des petits pitres. Et devant « Zone interdite », il me lance : « Je regarde toujours cette émission », brevet d’excellence donc. Tout un tas d’émissions que j’entraperçois parfois, avec des gens qui racontent à Y. la vie en cette France friande de son anecdotique. A vrai dire, le drame n’est jamais loin, mais plongé dans un bain de gnangnan. Les plus grands journalistes de la haute époque étaient des génies du fait divers, aujourd’hui réduit sous la plume d’éternels stagiaires en comédie humaine. Le pire, c’est quand Y. s’infuse à grands traits les chaînes musicales avec leurs mickeys formatés pour le Disneyland global. Du déprimant à perte de vue mais qui agrée mon prince, mi-comateux tout de même.
L’autre dimanche soir, petits-bourgeois comme pas deux, lui et moi nous plantons devant la télé pour une soirée spéciale prisons sur 13e Rue. Ça commence avec la Ligne verte, film tiré d’un roman de Stephen King, où un Himalaya de mythique négritude fait des tours de magie qui guérissent l’humanité malade, celle qui est gentille. Le mal est une nuée d’insectes tueurs que le géant noir aspire chez les uns, recrache chez les autres selon son haut jugement du bien et du mal. Le personnage du sale petit maton est un chef-d’œuvre du mal : teigneux, vicelard, cruel, crétin. Et du côté du pouvoir parce qu’il est le neveu d’une huile. Le salopard rêvé. Il finit dans un asile, bouffé de l’intérieur par les insectes. Le roi Stephen n’y va pas de main morte ! « C’est un film intelligent », décrète Y. Oui, mon amour.
Puis c’est Zonzon, que je ne regarde pas. Mais Y. me dit : « C’est vachement bien. » Je le crois sur parole, et le rejoins pour la fin de la soirée spéciale avec un documentaire, « Les prisons de l’enfer », sur les geôles sud-américaines. Nous voilà loin de la perfection ludique du début. Là on sombre dans les minuscules horreurs de l’âme qui font l’enfer. Santa-Marta, à Lima, est au fond de cet enfer. Je pleure pour le délinquant sexuel, un joli gars d’une vingtaine d’années bouffé par le sida, qui traîne sa misérable solitude dans le terrain vague de la prison, où errent les parias, rejetés des blocs sous haute garde des taulards respectables – la pire et la plus brutale des engeances –, qui se nourrit des restes et qui lâche à un moment : « C’est dur parfois. » Il fait taire un sanglot infini. Ses yeux sont immenses, où je lis de l’angoisse et comme de l’émerveillement. La mort y fait traîner un fascinant reflet où je me noie. Il est heureux de parler pour une fois aux autres, au-delà de son trou. Ce gamin va pieds nus au paradis. Sans charre. Pas comme l’himalayen Noir du roi Stephen où c’est juste pour nous faire plaisir et caresser la caméra.
A mes côtés, Y. fait son geste habituel pour conjurer le mauvais sort, il frappe trois fois de son index plié le mur : « Faites que ça ne m’arrive pas », ce dit en silence à l’attention d’Allah. Mais nous sommes chaudement allongés dans notre lit, lui savourant son nouveau monde, moi ivre de mots d’amour.
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12 septembre 2009
En attendant la pluie…

Dans Massaï, les Guerriers de la pluie, film de Pascal Plisson qui en appelle à notre très vieille mémoire, l’un des jeunes guerriers dit à propos d’un des leurs ayant succombé à la nuit : « Il a perdu la raison. Il est parti dans la nuit. On ne le reverra plus. » Dans un plan précédent, on voit cette victime de l’enfer gagnée par les voix qui l’effraient se lever brusquement au milieu des ténèbres du désert et courir lance au poing à l’assaut des démons qui le tourmentent…
Avant-hier, les couloirs du métro résonnent de cette annonce en forme d’épitaphe : « Accident grave de voyageur à Cité… trafic très perturbé… interrompu… » Un infime soubresaut dans la conduite du monde, une ridicule ponctuation sanglante dans le jour urbain… Le type a sombré dans la nuit, laissant ce message : « La Cité m’a broyé. » Nous sommes quelques milliers à l’avoir entendu, mais encore indemnes des voix de l’autre monde. Nous parvenons encore à regarder la vie qui passe.
Il a fallu, dans le film de Plisson, la folie d’un guerrier et la mort d’un autre qui a tué le lion légendaire pour que la pluie sauve la tribu.
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