05 décembre 2008

D.

J’aime bien D. Une ombre de désespoir le suit. Un sourire d’enfant l’en détourne parfois. Dans son regard, une question affleure sans arrêt. Y traîne comme une innocence trompée qui se console dans le souci du détail. Cette attention-là, elle lui est venue dès son premier regard sur le monde, quand il a pleuré d’un coup tout ce qu’il pouvait. C’est ce que je me dis. Et aussi que D. est toujours à traquer quelque chose à la pointe du temps, accroché en fin de compte à la seconde qui erre et sombre. Il semble en tirer un enseignement désabusé mais exact de la vie. Rien ne le concerne davantage que ces miniatures nécessaires. Il désespère doucement, voilà tout. Et j’aime bien ce trait d’attention.
La dernière fois, je lui ai dit que je le trouvais bien seul. D a 28 ans, il est ivoirien. « Connaître des gens, c’est toujours des embrouilles », me dit-il. Nous nous rencontrons de loin en loin, pour nous émerveiller l’heure à notre portée. Dans la tendresse de nos corps à corps, on lâche de grands morceaux de nos existences, avec un étonnement de gosses devenus géants. Il est venu en France pour des études en mécanique aéronautique. Il parle de son boulot avec passion, m’explique un peu en vain quelque loi physique intransigeante, quand je m’aventure à vouloir savoir.… « L’intelligence paresseuse finit par abdiquer entre les mains du technicien », écrit Nicolas Gomez Davila. Je suis un peu dans cette soumission, disons aérienne, avec lui.

01 décembre 2008

L’homme souterrain

Ce type-là se dévore l’intestin. Il se fige face à une paroi où sont plaquées de grandes affiches sur le monde qui vit hors d’ici, du moins est-ce bien ça leur désir, de la vie… de la vie ! Et pour les bougres soumis transitant dans ces tripes mécaniques de la grande ville, ça peut bien paraître une aventure supérieure. Sur ces vastes yeux morts, le type griffonne des mots, des files de mots d’une écriture cursive sans frein et au sens que je m’appliquerai peut-être à déchiffrer. J’imagine que j’aurai dû moi-même, alors, avoir décliné dans un désespoir né de quelques mythiques limites, pour appréhender quelque chose dans ce flux aveugle.
Quand on passe près de son œuvre, au type dévoré, on n’y voit rien qu’une salissure insensée. Des ondes de poussière appelées à l’unique destin de néant, occupant les miroirs abuseurs d’un extérieur sans fond. Il m’a fallu voir ce type plongé dans son ventre pour savoir qu’il en exprimait quelque chose. En lambda comme les autres, je n’y aurai jamais rien relevé.
Ce type doit bien avoir trente ans, mais aussi cent et quelque. C’est un moment sans importance. Le poil l’envahit partout. Cheveux noirs, barbe anarchique, et une frénésie au bout des doigts à accoucher de sa tripe, qui l’enlève au monde des ordinaires programmés par le temps de tout le monde. Il n’est attentif qu’à sa transe. La prochaine fois que je passe, j’essaierai de lire. Comprendre se révélerait bien une singulière aventure. Où de mystérieux monstres au poil vorace se videraient de leur encre vitale.

12 novembre 2008

Caprices premiers

Le temps tout enguenillé en ce jour de mi-novembre. Ici, un bout de vent fait s’envoler les idées qui restent, veilleuses impuissantes, au fond de ma vieille tête. Là, un rayon traîne, en baguette magique qui dore le chemin de mon quotidien, mangé jusqu’à l’os ! Plus loin, un souffle de pluie s’éparpille en une danse, farceuse jouvencelle dans la ruine qui m’enferme. Tout un beau cinéma dans ce Paris aux personnages faits d’un trait qui marche, roule et vole. Une dame toise son petit monde de très haut sur son popotin de gardienne de quelque chose. Un directeur de la rédaction d’un hebdomadaire, sérieux comme un deuxième de la classe, se donne des airs de quelqu’un de plus inspiré. Y., mon musulman d’amour, aux si doux parjures, m’envoie paître dans un ailleurs qui me regarde. Ah, les glorieuses et grotesques guenilles que voilà dans ce temple de volatile soudaineté… Par-delà les prières au long cours qui vont sombrer bouches ouvertes dans un dernier essoufflement.

05 novembre 2008

Arche du soir

La ville toujours marchant dans son conte de fées. Le soir dresse ses feux. Porte Saint-Martin, sous l’arche est couché un type. Il est allongé sous une couverture matelassée, d’un vieux rose qui m’évoque irrésistiblement un intérieur provincial de vieille dame. Au flanc du type un chien, affalé lui aussi, avec l’indifférence triste au monde qui envahit n’importe quel amoureux fou. A leur côté, un petit carton : « SVP. Aidez-nous à manger. »

Mais qui encore voit sur ce seuil improbable, alors que tout fuse et jase avec un innocent bien-être, ces deux-là jetés au bas du soir ? Comme deux sentinelles du vide, fichées sous l’arche ultime avant l’indicible. Là où les mots aboutissent à leur destin d’implorants funambules.

04 novembre 2008

Passagers de l’ombre

Un type blond bouclé, portable à l’oreille, costard manteau, monte dans le métro du soir. Journée dans les pattes et comme des regrets plein la peau, sale sentiment, je le regarde à moitié. Des morceaux de son utilité me parviennent : « Il faut qu’on fasse un point… Quinze mille réponses à mon mail… On se voit demain ?… » La rame suit son chemin, des tas de bruits dans l’ombre froide. Halte de lumière et de gens, la station où l’on monte et descend. Un pauvre diable s’immisce entre les portes à moitié refermées, parmi nous. Pas très stable. La journée lui a donné son lot de rêves aux degrés progressivement accessibles. D’une pâleur presque bleue et des cheveux déjà blancs. Il nous débite sa lamentation. « Travailler plus pour gagner plus, qu’il dit, Sarkozy, eh bien j’ai pas suivi son conseil, je travaille pas du tout et je gagne rien. » Je n’ai pas tout suivi son laïus. Le malaise du travailleur, sans doute, au bout de sa journée à tuer le temps. Ça n’aide pas à supporter avec l’attention voulue les petits faits du monde. J’entends juste le misérable passant à ma hauteur, lâcher à mi-voix : « Toute façon on est de passage sur cette Terre… » J’ai eu l’impression qu’il s’adressait au bouclé cravaté de frais. Le train s’est arrêté à la station suivante, comme c’est prévu. Et enrichi de deux trois piécettes, notre quémandeur est descendu. Puis l’ombre nous a récupérés de brefs instants. Jusqu’à nous allonger dans notre tendre lit.

01 novembre 2008

Appétits du monde

L’autre jour encore, je travaillais. Brouhaha du sang, le ciel a quelque chose d’énervé. Des voisins laborieux aussi trônent dans une façade de béton aux fenêtres en vastes rayures vivantes sur le gris. Elles s’ouvrent parcimonieusement vers le bas. Là où une verdure égarée fait comme une mèche sur le crâne d’un chauve insoluble. Autour d’elle, c’est le parking. En haut, le ciel vaque à ses espoirs en images convoyées par un saint vent. Nuées de novembre, une marmite de sorcellerie qui souffle du romantisme, kaléidoscope d’anges gardiens.

Au travail, c’est un journal, ça rigole. Jamais on n’imaginera la gaillardise de ces tout-petits tout-puissants. Ecoutez le sang murmurer dans leurs êtres de papier. Un théâtre inachevé toujours, où les enfants s’égaient dans les nuages d’un moment de ce novembre-là. Chaudron universel d’un temps jamais capturé. Tendre marmaille s’éparpillant au-dessus du feu. Aux clameurs étourdissantes. Si seulement ma main pouvait se chauffer à ce feu-là… J’ai d’autres nécessités, comme puiser mon sang dans un être d’amour. Le bavardage offre sa parenthèse foraine, un instant d’oubli. Où les anges nagent à l’envers. Dans un courant qui m’épargne de sa dramatique nervure. D’un regard court qui m’économise un peu. Et me sourit.

28 octobre 2008

Entrée de clown

Le petit matin est un costaud. Un petit mec plein d’ardeur, curieux comme une concierge philanthrope – un paradoxe qui a de l’avenir –, tendre comme un clown bardé de son public d’enfants aux anges. Un être bref qui saccage la nuit et ses langueurs ivres, d’un rire vermeil.
Cette nuit, je l’ai parcourue. Rencontré un type totalement soûl du côté des Halles, qui m’a demandé où l’on pouvait s’amuser. Il hoquetait et cherchait son point d’équilibre, capricieux. Le Dépôt, ce bordel gay où une fois j’ai dérivé en pensant à rien de mieux, était à côté. Avec des videurs à son entrée qui jacassaient entre deux bouffées de leurs salvatrices cigarettes. Bien examiné mon pochtron d’occasion, pas l’air d’un pédé. « Je ne suis pas du quartier, allez demander là, il y a une boîte et des videurs qui vous renseigneront. » Le chancelant solitaire s’est confondu en remerciements. Et a repris son chemin de misère.
J’aime bien ce petit matin.

26 octobre 2008

Géométrie toute nue

« Le soir passe. Un fantôme de couleurs. Gens qui errent à la limite. Perdus dans des songes creux. Sans âge, un battement de cœur dans l’immensité dévêtue. Une féerie toute fabriquée de haillons. Le manège des choses nous broie la tête. Clignotement loquace, crétin divin. Commerce humain. Les corps s’étrennent dans les miroirs fugitifs. Celui qui pense que l’âge améliore salue les vertus de la souffrance. L’ombre enfonce. La lumière touche la chair bêtement.
Ce soir couvre les squelettes des âmes. On sauve juste nos peaux.
Je vois des tonnes d’êtres. Une femme sublime, les cinquante ans luxueux, m’adresse un sourire alors que je lui laisse le passage. Son mari se préparait à pis. Parce que l’homme a peur. Une paillasse soûle à force de désespoir erre entre deux. Des ombres lui frôlent la tête.
Quand reviendras-tu, mon amour ? »

J’ai jeté ça un soir de beuverie en velours. En me disant que rouvrir un blog m’accorderait quelque répit. Alors ce cercle de solitude est une voie de nuit. Je le comblerai de loin en loin de mes restes de survivant.