28 mars 2011

Réveil nocturne

On est là, on attend. Debout dans l’immense nuit. Des êtres de lumière, une lumière peut-être déjà morte, on est son écho, l’extrémité perdue dans l’infini de son filament d’existence, de son frisson de volonté au détour d’un chemin qui ne mène nulle part. On a peut-être un peu avancé, sait-on jamais ? Notre illusion vitale, qui nous sera aussi fatale. Comme des gens qui tapent à une porte qui ne s’ouvrira jamais. Mais il faut taper à cette porte.

Je me réveille soudain, en pleine nuit. Paris, xxie siècle, et de la tristesse plein la tête. Mon existence est une bien bonne rigolade. Je ne me suis pas raccroché à l’enfantement, par la force des choses. Je demeure un vieux pitre, aux quelques effets plaisants. L’amour singulier m’a animé un peu au-delà de ma simple peau, qui, sinon, se serait desséchée de sottise. Aujourd’hui, qu’en est-il ?

Aussi, quand il me passe ainsi dans la tête, à la faveur d’un réveil fortuit, de hautes idées sur nous tous dans ce bain d’étoiles, je me façonne quelque vertu. A mi-chemin vers le néant, là d’où tout vient avec une force créatrice que nous ne pouvons soupçonner mais dont nous sommes les épreuves extraordinaires et là où tout finit. C’est rassurant. Et ça sauve un tant soit peu le reste vivant que je suis.

 

28 janvier 2011

Tête de truc

L’autre matin, dans ma station de métro, je découvre un cri du cœur qui fait tache dans mon univers robotisé : « La vie est fantastique et il se passe plein de trucs dans une journée ». On a écrit ça au feutre noir sur le métal d’un placard. Rien ne déborde jamais dans cette station jaunâtre creusée en pleine mine d’argent. On a placé récemment des portes palières qui nous maintiennent sagement sur le quai. Allez tenter les enfers avec ça, vous pouvez toujours repasser. Bientôt tout va être automatique, exit les chauffeurs, les machines seront seules à l’ouvrage de nos reptations quotidiennes.

Mon quartier est immaculé. Alors cette littérature sauvage m’a donné un coup au cœur. En plus pour chanter la glorieuse existence, voilà qui ne s’encombre d’aucune bestiole. L’œuvre d’un jeunot en rupture de ban, monté d’une province tiède, et en lente perdition dans une capitale rêvée ? Joliment crasseux, chevelu, triomphal innocent aux mains vides ? Qui tout à coup a eu besoin de marquer le monde de sa vertu dernière ? Je veux dire, chanter sa seule raison d’être, qui est d’être. La confidence d’un garnement tout simple au sein d’une ville si grave, si triste, si fatiguée dans ses contemplations.

Le soir même, on avait effacé ça. Encore un truc en moins. Gardons bon ordre, ne laissons pas les trucs nous envahir de leur jeunesse cradingue, de leur hasardeuse chevelure ! Que le monde tourne, tourne, tourne… J’ai été ce jeunot au feutre noir un minuscule et résiduel poil de seconde dans l’histoire déjà morte.

02 septembre 2010

Paysage républicain

Hier, je m’aventure dans un quartier nord, mais surtout à sa périphérie, à la Villette. Laideur vertigineuse, et comme une incohérence en suspension, où survivre vaille que vaille est la loi. Les quartiers orgueilleux où j’ai fini par m’implanter m’ont fait oublier bien des choses… Les rares Blancs toujours présents ici sont dans un état physique un poil monstrueux et peu soignés. Il y a une majorité de Noirs africains dont je ne sais quoi penser… Je les trouve beaux, c’est tout. Et humbles, aussi. A l’antipode des petites mines hautaines que je croise par chez moi. Les plus jeunes sont d’une extravagance où se mêlent lourdingue m’as-tu-vu et gratuite guignolade.

Des terrasses chichiteuses bordent les trottoirs où ça sirote le temps qui s’effiloche à traits d’alcools libérateurs. On y bavarde fort, d’amour, de haines solidaires, et règle le drame du monde en trois vérités. Surtout des Blancs ou des Nord-Africains. Mes quartiers chuchotent, eux, leur ennui sur de larges et molles terrasses… Des boutiques proposent sacs de pommes de terre ou de riz à des prix elliptiques. Et aussi des fringues et des fringues, bouts de tissus crachés par quelque enfer de frénésie marchande. La Villette connue pour ses restaus à viande s’est diversifiée. Du chinois, de l’africain mêlent leur partition à la boucherie ambiante.

Sous le pont ferroviaire, on atteint un truc hors de propos. Brutal, bordélique, laid à crever. Grands bâtiments où l’on usine au frais sur des destinées par milliards, je suppose vaguement. Les trains, donc, qui ferraillent vers des dortoirs périphériques avec leurs cargaisons d’actifs désactivés – c’est le soir déjà –, les flots de bagnoles, véhicules certifiés de l’abrutissement humain, ce degré crétin de mécanique ne peut laisser indemne ! qui empuantissent de leur esthétique industrielle le charnier. Et surtout étalée sous des arbres suffocants, la gare d’autobus. Où je me joins aux voyageurs. Mères de famille africaines avec leur progéniture amarrée au ventre ou s’égaillant à leur entour imposant. Travailleurs s’en retournant à leur cellule domestique. Adolescents désœuvrés pratiquant une langue assez abîmée, mais aux charmes encore intacts.

Ça défile dans le bus, à certains moments rempli jusqu’à la gueule. Il contourne la ville. Au fur et à mesure qu’on approche de mon quartier, la population blanchit et devient silencieuse. Les demeures font leur apparition, aux façades ouvragées et fières, qui remplacent des immeubles de brique alignés à la va-vite, et des entrepôts affalés de toute leur longueur dans des no man’s land tragiques d’inhumanité. Nous voilà de retour dans la civilisation bourgeoise en pleine maîtrise d’elle-même. Soulagement universel. Le bus arrive à son terminus, nous sommes une poignée à en descendre sous un soleil accroché pour notre bonheur. Je rentre alors et m’enferme dans mon vieux corps solitaire et mes lubies étoilées.

Pour lire ceci de Borges, faussaire de génie dans ses références, et citant un certain Hakim de l’an 120 de l’Hégire et 736 de la Croix, qui décrit ainsi l’enfer : « En cette vie, vous souffrez en un seul corps ; dans la mort et le paiement, vous souffrez en d’innombrables. » Dans l’attente du réveil des quartiers nord…

 

31 août 2010

Les clous du déclin

Soleil haut perché ce matin, avec un air qui fait pur, mais ça grouille toujours aussi diablement dans la ville première. Pour me donner quelques fortes perspectives dans des moments soumis aux jeux charnels et microscopiques d’une beauferie invasive, je me procure Philosophie magazine. Histoire de me soustraire, le temps d’un voyage métropolitain, aux paresseuses errances de mes contemporains sous terre. Thème : le déclin de l’empire européen.

Ceci de Valéry : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et l’écrivain de déplorer le fichu impératif économique ayant réduit les forces spirituelles à une simple valeur marchande. L’égalité marchande génératrice d’indifférenciation et de dévalorisation. La mort de l’Europe à la clé avec celle de l’esprit créateur.

Puis l’estocade d’Husserl : c’est la raison qui a fait la grandeur de l’Europe. Elle a puisé ce souverain matériau chez les Grecs, dont le puissant projet était de comprendre la totalité des phénomènes. Du jour où on a limité l’exercice de la raison aux sciences dures, la confinant au seul langage mathématique, on s’en est privé dans notre conquête vitale. L’Europe a dès lors perdu de vue son projet fondateur. « De simples sciences de faits forment une simple humanité de faits. »

Métro brinquebalant. Un petit cadre trentenaire assis trop près de moi, tiré à quatre épingles, avec des chaussures aux bouts effilés et pianotant mécaniquement sur son iPod, se lève en me foutant son cul sous le nez. Et au moment de m’extraire des affres, une famille lambinant, seule au monde, entre une mère voilée et un père marchant fièrement au-devant de son ouvrage, m’empêche de bondir vers le ciel qui me fait de grands clins d’œil. Voilà ma crucifixion déjà bien entamée !

10 novembre 2009

L’heure du journal

Et le métro sombre. Dans les abîmes défaits d’un trait. C’est je ne sais plus quel moment de la journée, l’un ou l’autre qui s’empile avec une délectation au millimètre de nos peaux sucrées. A ma droite un type avec de grosses mains feuillette un journal gratuit. Le bruit du papier qu’il malmène de ses paluches me sort de mon intime absurde. Alors il prend la page, lui froisse le coin, la tourne d’un bras mécanique qu’il a fallu des centaines de milliers de millénaires d’humanité conquise pour l’en faire arriver là et prend connaissance des couleurs représentées : le monde, oui, monsieur. Il parcourt l’ensemble et répète le rituel et le convoi avale le temps.

Hier l’Europe se léchait le cul. Vingt ans après la chute du mur de Berlin, on se câline l'arrière-train. On jacasse et s’embrasse. Sur France 2, Karl Lagerfeld, poudré d’une coquette nostalgie : « On passe notre temps aujourd’hui à faire des commémorations de ceci, de cela. Dans le temps, ce n’était pas comme ça. » Hubert Védrine : « Ce n’est pas comme ça dans les régions en expansion. » Flonflons sous la porte de Brandebourg.

A 18 ans, j’ai passé deux mois dans l’Allemagne de l’Est aujourd’hui défunte. J’ai embrassé des jeunesses qui rêvaient d’Occident. Des blindés soviétiques tournaient le dimanche dans les bleds déserts. La police du peuple (Vopo) était partout. Je concluais chaque jour dans une ivresse noire que je confectionnais avec ardeur dans les brasseries d’Etat : une bière, un schnaps, une bière, un schnaps… Mes compagnons de beuverie affectionnaient la France, j’étais un messager de la liberté. On fêtait ça. En douce.

Aujourd’hui, grosse gueule de bois dans les foyers. Tout le monde est bien d’accord. Védrine, grand veilleur du monde : « Plus personne aujourd’hui ne domine le monde. La domination occidentale est un trompe-l’œil. Le monde est multipolaire, c’est ça, la grande nouveauté. On est forcé de négocier tout le temps avec les uns et les autres, les Chinois, les Africains, les Indiens, les Arabes, les Russes, etc. »

Le type du métro aura encore quelque chose à se mettre dans ses grosses paluches. Pas sûr qu’il ne lâche pas un gaz satisfait à toutes ces nouvelles. Et qu’un déserteur qui rêve ne l’assassine pas parce qu’il fait décidément beaucoup trop de bruit.

05 septembre 2009

Trois blondeurs et un vieil ami

Ah, mon vieux fumeur… L’autre matin, dans mon immeuble joliment bourgeois, je tombe sur la famille venant d’emménager au-dessus de moi. Trottinement de trois petites blondeurs qui m’exaspère parfois, la mère, une trentenaire qui ne s’encombre pas plus de manières, m’avait prévenu. Il n’empêche, la voyant débarquer de l’ascenseur avec son petit monde, qui en poussette, qui faisant mumuse avec l’ascenseur au péril de ses jours ou qui me fixant d’un adorable sourire plein de curiosité, je lui dis : « Ah, les voilà les bandits ! – Vous les entendez ? – Oui, chaque jour. – Vous exagérez, on n’est revenus qu’il y a une semaine. – Mais je sais. » Bref, des amabilités s’ensuivent, où je l’invite malgré mes douce haines de les laisser vivre leur vie sans les traumatiser à cause du vieux pou sous leurs pieds, sauf « le dimanche, vous comprenez, j’ai besoin de laisser ma vieille peau se vider du monde. Parce que, voyez-vous, le dimanche, c’est sacré pour les ratatinés de mon genre sans lendemain très enchanteurs. Il leur reste juste ce bout de semaine pour se récupérer un tant soit peu des injures du monde et préparer tranquillement quelques meurtres glorieux, ça sauvera les enflures à qui ils sont destinés ». Elle se marre doucement, sans avoir tout entendu, bien sûr. La nounou, blonde elle aussi, qui l’accompagne n’en pense pas moins.

Nous formons un groupe formidable en sortant dans la cour, qui jacasse, plein de politesse sur la figure. Me voilà avec une marmaille et une génitrice sous le soleil ! Salut à toi, infini farceur ! Tu te fends un peu ta royale fiole, hein, à me voir ainsi équipé ! Ne va donc pas te faire des idées, c’est un pur hasard. Je t’explique : rien n’est à moi. Rien, juré !

C’est alors que j’aperçois mon vieux fumeur près des poubelles en train de tirer sur sa cigarette dont nul ne veut chez lui et puis qui, de toute façon, la savoure en solitaire errant dans dix mètres carrés d’intime liberté et de bonheur bien à lui. Il est tout en noir et baisse sa tête blanche comme plongé dans un dialogue avec les murs, une majesté des poubelles, fait comme si nous n’y étions pas. Il ne veut pas me voir dans cet appareillage qui gazouille des tas de conneries et qui en promet tellement d’autres ! Un ami, en somme. Je file donc jusque dans la rue, amarré aux poussettes et au reste tout vibrant d’un bonheur animal… et n’en rajoute donc pas à cette scène. Un autre costume m’attend, plus approprié à ma carcasse, et qui aurait la clémence de mon vieux fumeur.

Puis hier retour à l’aquarium automnal qui est en train de me replonger dans mon horizon mou : doutes, regrets, dégoûts. Ça passe, je lève un œil las. Me momifie dans la faille intime. La journée fut un épuisant délice de néant grisâtre. Laissez-les, ma bonne dame, foutre le souk dans les hauteurs, les arbres se décoiffent, le vieux fumeur se raconte des histoires dans les volutes sans fin, des brigands passent sous le feu et les enfants jouent. Pour quelques cendres sur le trottoir, notre écriture même.

26 août 2009

L’ivrogne de la Concorde

Bien des matins, sous terre, je vois ce type. Rougeaud, ivrogne chaviré, des yeux tout bleus et immobilisés d’une insondable ivresse. J’imagine, perdues dans ces yeux, des visions venues de loin, très loin avant, du début du monde. Il est là, planté, à regarder défiler les gens, sans un geste et dans un silence religieux. Fixé au banc comme à un précieux morceau d’épave dérivant dans l’infini, son litron rangé dans le grand sac à ses pieds. Le gars s’imprègne cœur ouvert du spectacle du populo affairé, cette humanité armée d’un but dans l’heure qui vient et qui fait le monde – vieux être l’ayant, lui, largué depuis un sacré temps sur son reste de quelque chose. Alors le gars, dès le matin, s’accroche passionnément à tous ces milliers de bouts d’histoire. Ça le place quelque part pour le reste du jour à tirer.

Ce type-là est sur le quai du métro Concorde. La station où ça vient des quatre coins du monde. Petites familles nordiques d’une blondeur sage, smalas vivantes et colorées du Sud chéri, troupeaux asiatiques ne perdant pas une miette du programme, et aussi quelques régionaux d’ici qui se marrent aux us des indigènes. Les Parigots, peuplade supérieure qui se prend les pieds dans le tapis au moindre couac, oui, ça fait hurler de rire !

Alors, ce soûlot qui se récupère à Concorde chaque matin est bien à sa place. Là où dans un immense et planétaire effort, tous se retrouvent et se reconnaissent sous ce mot : concorde. Le dire ou l’écrire, et les foules se mêlent dans un puissant accord qui fait taire les démons sauvages et singuliers de nos ivresses. J’ai la naïveté de croire à la divinité des mots. Le soûlot aussi.

Au passage, un profond merci à T. pour ses encouragements. J’essaierai contre vents et marées de l’infini de converser comme l’ivrogne de la Concorde avec le monde.

19 août 2009

Minette en messie

L’autre jour, grand ramdam à la République. Des cohortes déchaînées de voitures bombardent le paysage avec la sainte statue de pierre en son sein. Une éruption grisâtre de fatales bestioles dévore nos chairs de héros qui passent par là. On supplie les dieux élyséens de nous octroyer une ultime resucée de temps, qu’on puisse embrasser ceux qu’on aime et se forger une conviction qui aura le poids de l’éternité dans son for intime, avant de passer à la trappe universelle. Le soleil contemple tout ça.

Une petite nana, avec un T-shirt WWF, passé à la diable par-dessus un chandail, m’avise. Je me demandais comment l’esquiver, parce que je voyais bien que, dans cette apocalypse, elle voulait m’alpaguer, trouver quelqu’un à qui expliquer sa présence, la pauvrette vêtue d’un haut idéal ! Or, je n’y coupe pas, mon air béat de quinquagénaire à peine rescapé, peut-être, qui la met en confiance. La petite nana est négligée, genre gauchiste qui a rempli son sac des valeurs d’humanité au supermarché politique du coin. Craignant toutefois que la partie soit perdue, elle me balance un truc scandaleux, vraiment impossible à contourner, avec un demi-sourire siglé WWF sur ses lèvres, qu’elle a de jeunes et gourmandes, en cœur qui se pose sur le mien… vieille branche : « Je suis sûre que vous aimeriez sauver la planète avec moi ! » Peut-être même a-t-elle dit « adoreriez », déjà l’excès de civilisation assez décourageant. Restons-en à « aimer ».

Mademoiselle, deux choses.

D’abord, la planète, dans l’immédiat, elle nous vient avec ces flots de touristes qui se répandent dans la Ville lumière. Rien de folichon. Il y a bien parfois le sourire d’une gamine émerveillée d’un rien, qui me fait rêver. Ou une petite folle anglo-saxonne, coquette et sexy, tout à ses théâtraux caprices, qui me plonge dans un instant doré. Sinon, de l’ordinaire bien en chair. Mou et bruyant. Comme hébété de néant.

Ensuite, dans le barnum de ma chambre où se concentrent des pataquès d’histoires, j’ai regardé l’autre jour un documentaire sur National Geographic qui m’a donné la juste mesure de notre destin. En bref, nous sommes une paille dans l’infini. N’importe quelle miette d’Univers errante, à l’humeur indicible, aurait raison de nous en un battement de cils. C’est dire la puissance de la respiration cosmique. Aussi, dans ce vide unique, il se trouve un endroit divin : les colonnes d’Hercule. L’auteur du documentaire le baptise ainsi, c’est à des millions d’années-lumière d’ici et très beau à voir. J’ignore qui est par là, mais s’il y a quelqu’un avec qui j’« adorerais » sauver la Terre, ce serait avec un dieu au cœur amoureux que je m’y consacrerais, qui doit jouer parmi ces colonnes d’énergie. Le temps d’une prière, qu’il vienne jeter un œil par ici. Et la planète est sauvée !

Alors, en somme, voilà pourquoi je vous ai accueillie, vous et votre sourire forcé, estampillé et impitoyablement messianique par un « désolé, non », que vous avez repris, d’un ton quasi méprisant, en répétant « non ». C’est franchement non. Allez au diable ! Que vous sortiez de votre sinistre planète à sauver, et embrassiez le souffle d’un dieu errant dans les sphères qui tournoient haut…

06 août 2009

D’un été l’autre

Hier, obsèques d’un ex-patron du journal où moi, je tâche toujours de vivre encore un chouïa. Un soleil sans merci, la chaleur avec son flot de touristes qui butinent des souvenirs dans le Père-Lachaise, appareil photo au poing. La mort fait de ces sourires parfois… On est un groupe de gens tout vêtus d’un silence sacré (l’autre n’en veut pas moins) devant le crématorium, où l’on attend la cérémonie d’adieu au bonhomme.

C’était un gars massif et chaleureux, bon vivant au sourire toujours un peu désolé. Au retour chez moi, je le trouvais parfois attablé à une terrasse, un demi devant lui, tout au spectacle de la vie qui s’écoule dans ce coin populaire, comme un enfant noyé dans des coloriages avant l’heure de la soupe familiale. Honnête père de famille, catholique et chaque jour poliment ivre.

Sa veuve nous lit un passage du Livre des lamentations. Où l’on nous dit que Dieu est notre dernier espoir. Quand j’entends le Notre Père récité par un prêtre jeune et incolore, déclarant : « Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal », je supplie intimement les coquins de me plonger dans les affres de la jouissance. Que je me fonde dans mes souterrains sauvages et sacrés, s’il vous plaît. Je les vois défiler, les épargnés quotidiens, hautains freluquets, convenables clowns, à la surface petite-bourgeoise où le soleil mortel de cet après-midi-là les a cloués dans son éclat sans pitié. Ils n’ont plus qu’à y bavoter leur vanité perdue.

Dans l’assemblée, de vieux ratatinés font le signe de croix, de bons vivants comme le défunt, portant beau, vont asperger le cercueil de trois gouttes d’amitié éternelle, la veuve et sa fille en larmes au bord d’un abîme.

Et puis la standardiste du journal, gentille petite dame tout en pleurs dans sa robe noire moulant ses rondeurs généreuses. Je ne comprends pas grand-chose à sa détresse.

Le croque-mort nous demande de sortir, d’aller respirer le jour, caresser les anges et les fées des faubourgs fleuris. On y court !

Salut, A., tu me disais que mon rire énorme te faisait du bien à entendre dans le champ de mines où nous travaillions. Je te dédie celui d’aujourd’hui.

07 juillet 2009

Un film au bas de chez moi

Ce matin, je retrouve mon vieux fumeur devant l’immeuble. Nous avons eu souvent l’occasion maintenant de nous voir et nous saluer : l’ivresse des cendres, le spectacle sous le dessin déglingué des volutes, l’infernale petite fleur à la bouche et tant d’autres secrètes rébellions, tout cela crée des liens, en particulier dans un monde militant pour une éternité jeunette, à l’hygiène de pucelle. Foire sans gloire, dans un piètre recoin de l’Univers.

Ce matin, la rue est en effervescence. Il se tourne un film. Vaste événement qui fait sortir les commerçants sur le pas de leur boutique et force des commentaires visiblement épatés. Le film se tourne dans une boutique de farce et attrapes… un must dans l’art dramatique, je rigole bêtement. Tout un appareillage de projecteurs dedans et dehors, pour faire plus vrai, je suppose, que le jour lui-même. Camions remplis de trucs techniques, d’autres trucs métalliques et noirs sur le trottoir, et une foule de gens qui donnent à tout cela un air d’événement important. A la vérité, c’en est un ! Un surprenant silence règne, d’ailleurs. Et on est prié de ne pas approcher. Comme une salle d’opération où toutes les mesures d’hygiène sont de rigueur. Je crois me souvenir que j’avais vu sur une affichette scotchée sur un tuyau que c’était un téléfilm qu’on tournait là. Au titre assez universel : « L’amour, c’est mieux à deux ». Mais peut-être traduis-je…

Mon vieux fumeur regarde tout cela d’un œil assez morne. Je le vois tourner sur lui-même, baisser la tête plus ou moins désolé et comme irrité par cette invasion de gens travaillant à la création du monde – haute et noble tâche que la « réalisation », par ma foi de spectateur tout à sa passion des histoires qu’on lui raconte et fait voir, le temps d’un paresseux et divin caprice ! Je ne sors pas de l’enfance parfois. Lui en est revenu, de tout ça, il goûte le jour dans son gré infime, plein de promesses, au bas de chez lui. Passant à sa hauteur, je lui lance : « Que de cinéma ! » « Ah, c’est le cas de le dire ! » me répond-il, vraiment reconnaissant.