01 mai 2010

Échos du monde

Nous sommes dans un morceau de ville désert. C’est comme une mâchoire qui ne mastique plus, les bâtiments en ont avalé, ici, des régiments de bonne volonté ! Mais, maintenant, seuls Y et moi tournons dans les pièces vides et les couloirs sans fin. Un tarabiscotage de labyrinthes, où Y est convaincu que je vais me perdre, et il s’y emploie avec une joyeuse énergie. Il connaît mon sens de l’orientation qui confine au zéro absolu… Singulier silence entre ces murs aux couleurs figées, l’écho du monde ne vient pas jusque dans ce lieu qui n’a pas encore succombé. Ce devait être les habitations de familles que la mort mais aussi le progrès ont fait partir. Il traîne par-ci par-là d’infimes bouts d’organes d’objets qui ont suivi l’anénantissement orchestré.

Y se lance dans une direction, en rigolant comme un gosse, et s’éclipse derrière une porte. Je calcule comment le retrouver en prenant un chemin détourné. Et je fonce, ouvre une porte, et le retrouve pile derrière, hilare. Je lui lance : « Eh non ! Tu ne m’as pas perdu… » Nous éclatons de rire.

Et puis je reviens au présent, chez nous. J’ouvre l’œil, trouve mon Y assommé par ses neuroleptiques qu’on lui administre depuis plus de neuf semaines, parce qu’un jour des voix sont venues soudain le menacer de mort s’il ne leur obéissait pas. Il était alors terrorisé, disait qu’il était envoûté, se livrait à toute sorte de rituel insensé pour les chasser. Les derniers sorciers sont des hommes et des femmes en blouse blanche et stylos à la pochette auxquels il s’est confié sur ma volonté. Il a passé plus d’un mois enfermé sous leur surveillance. Aussi, dès que je le vois, ce matin, je lui dis, soulagé : « Eh non ! Tu ne m’as pas perdu… – C’est bien, mon bonhomme », me répond-il dans un sourire reconnaissant.

21 septembre 2009

Déclarations d’amour

« Notre amour, c’est comme une fleur qui sort de la terre », me déclare Y, geste immense à l’appui. Me voilà dans un Harlequin pour de vrai, version rose défraîchie, un must du roman courtois ! « On a le même sang qui coule au-dedans de nous. » Oui, mon amour. Même qu’on est pareils, je lui balance, mon vieux cœur s’accrochant. Il tique un poil. Une audace textuelle comme je sais parfois en commettre, assurément. Il finit par dire oui.

Et puis je m’envole pour le Maroc ce soir. Ça réveille quelque ardeur chez mon petit prince. Me ressuscite aussi. Il pleure de ne pouvoir pas encore « couvrir de bisous maman et haja », matriarche vénérée et douce géante. Tout arrivera, mon bonhomme…

Mon pays d’éternité qui m’a tant manqué. Là où je comblerai mes derniers instants de perspectives sans fin, d’un désert pur et sans pitié, d’un océan enfant profond, d’un ciel immaculé. Attente immobile avec, sous un soleil vertical, quelque lézard préhistorique pour confident de mes crimes. Avec partout autour de nobles gens capables de regarder dans les yeux. La terre berbère est pleine de grâces, divines entrailles. J’y replonge aussi nu qu’au premier jour.

01 septembre 2009

Bout de nuit

« Ils ont tous peur de nous », me raconte Y, hier soir. Depuis bien longtemps, je ne l’amène plus dans ses sous-sols ni ne vais l’y récupérer. Chacun son âge, son théâtre où cultiver son divin toutim pour la peine qu’on connaît : « La mort ! » – ah, jurés sans pitié. La seule fois que j’ai dû quitter mes trucs baroques pour le chercher, il hurlait en larmes au téléphone :  « J’ai du sang partout ! etc. », ç’a été pour le retrouver à l’Hôtel Dieu le nez fracassé, hululant : « Je suis mort ! » La petite et dévouée toubib qui le lui a recousu a dû rarement rencontrer pareille diva sur le seuil de l’au-delà. Et c’est agrippé à moi qu’il s’est fait suturer le nez, après qu’on l’a patiemment et longuement raisonné sur la nécessité de cette opération pour sa survie, notamment esthétique. « Je vais le touer ! » clamait-il à propos de celui qui lui a enfoncé un verre dans la figure. Dans cette attente, il lui a quand même déjà arrangé le portrait également avec un verre brisé. Un petit Arabe comme lui, mais algérien, qui s’est mangé le juste retour de son agression. C’était il y a trois mois. On ne voit presque plus trace de cet épique duel de petites folles.

Hier soir, Y me raconte donc comme il terrorise avec ses semblables (« Elles me suivent toutes dès que je suis là, et moi, je vais tout droit ! Je suis pas timide, tu sais ? ») les trentenaires, même bien faits, surtout bien faits, en balançant des sentences sur tel ou tel (« Ah, vous avez un visage intéressant, vous… »), en se trémoussant sous leur nez avec force gestes significatifs, en leur signifiant d’une pose dédaigneuse et coquette qu’ils peuvent aller se rhabiller, ou en les allumant d’un geste… puis rien, l’horreur. Les cinquantenaires de mon acabit ont juste droit à un « pouah, encore une vieille salope », et s’en retournent à leur tombeau. Ici, on ne tergiverse pas avec l’âge, la noire panique. « Dès qu’on les regarde, ils ont peur et ils partent… Tu te rends compte ? » Il en rajoute des tonnes dans la folasse attitude, me mime son personnage de minitantouze éperdue, et hurle de rire. C’est ainsi que la petite cour de jeunesses colorées, qui a élu le prince débauché du Souss comme son maître à danser, se fait pâmer de plaisir ou d’horreur les gars venus s’enivrer d’un souffle d’enfer dans ces nuits à paillettes. Un patron de boîte lui a même balancé un soir : « C’est toi la star ici. » Un autre jour, je devrai expliquer avec la plus grande tendresse à Y qu’hélas on vieillit. Quant au mode d’emploi, eh bien…

« Mais tu sais, le garçon qui m’a déchiré le nez, on est devenus très amis. C’est un pauvre petit gars tout seul, il a eu peur de moi, alors il m’a blessé. On est pareils. Lui, il a une grande cicatrice sur la joue. On parle, on s’amuse, on rigole tous les deux beaucoup. » Etonnant comme un nez en sang peut changer la face du monde, messieurs les jurés. Je ne vous dirai pas qu’on n’a pas failli y passer, mais il a fallu au moins cette peine pour qu’on obtienne un amical et hilarant sursis. Alors merci pour cet effet de votre clémence.

04 avril 2009

Fil d’avril !

La ville a des airs de gamin heureux, ça se déshabille peu à peu dans le soleil qui joue aux jeunes filles et aux petits gars en fleur. Si bien que Y expérimente sa première belle crève. « C’est la première fois que je connais ça… », se lamente-t-il. C’est un coup du fameux fil d’avril qu’il n’a pas respecté. Au sortir d’un de ses gisements festifs préférés où des flics organisaient une fiesta entre sœurs lorgnant le petit Berbère comme un sucre d’orge exotique, Y s’est donc appuyé un grand vent froid qui l’a étalé direct sous les couvrantes tout mouchant et fébrile. « Le vent m’a tapé », explique-t-il. Par la même occasion, je bénéficie des restes et le vent d’avril m’a fait don de sa diablerie. Me reste plus qu’à m’anesthésier les caprices et m’ancrer moitement dans le néant domestique. Avec le petit prince du Souss dans le foyer.

Alors des tas de questions me viennent, plus espiègles et désarmantes les unes que les autres. L’idéal, mon vieux lézard fiévreux, ça te dessine un monde, magnifique, plein de belles, immenses qualités – mon cher Ulrich. Les grandes idées et leur manège joli, ça fait du bien à la marche des heures qu’on a à tirer, mais donc te tombe toujours sur le poil comme une petite crève maudite une vision mécanique de l’affaire. A quoi cela sert-il ? Quels sont les petits arrangements intimes qui règlent ce moteur pour te donner encore quelque ressort à avancer ? Alors je balance entre une immense misère et une foi céleste. Où je décide bonnement de me réfugier dans l’instant présent où traîne une divinité encore inconnue. Comme une épouse à faire l’amour. Mon pari vital.

En quoi je ne lâche pas ce farceur fil d’avril de ma vieille peau. Histoire de la sauver encore un peu.

13 février 2009

Gens magnifiques

Variante dans le rituel du retour au petit matin. Après le traditionnel appel, me voilà ayant rejoint Y pour aller comme d’habitude nous restaurer sur le pouce dans un boui-boui à Châtelet, où, avant Y., je n’avais jamais osé mettre les pieds. Trop d’accents de banlieue, trop de fureur jeune et mâle et de séduction à l’aune.
Après avoir ingurgité notre pitance de prolos libérés, Y. me suggère de nous rendre Chez Carmen boire un dernier verre, avant l’étalement final. C’est un bar minuscule rue Vivienne. Une boule au plafond tourne et projette des couleurs sur le petit monde complètement saoul. Le portier-videur-vestiaire est un Arabe d’une quarantaine d’années avec un œil qui désobéit à l’autre. Cela lui donne un air de regarder ailleurs un peu inquiétant. Mais il est jovial et s’occupe bien de nous : boissons, croque-monsieur, un petit mot aimable après l’autre et par ici la monnaie.
« Tu vas voir, c’est comme à la campagne, les gens ici sont magnifiques », m’avait prévenu Y. Tout le monde est ivre et un peu philosophe. Ça doit être ça pour Y des gens magnifiques. Une étudiante cherche les mots pour décrire son état en trémoussant sa chair blanche entre les bras d’un étudiant pas très propre. Un éléphanteau – il doit avoir une trompe sévère – à perruque rose balbutie aussi des mots affectueux à l’étudiante délexicalisée. Il en sort un dialogue métaphysique sur l’amitié qui surnage dans la nuit. Ou quelque chose du genre. 
Un étudiant, lui aussi, au visage de sage où le regard exprime quelque inquiétude générale, passe près de nous. Y., plus folle berbère tombée des hauteurs originaires que jamais, lui lance, alors que l’autre lui souriait : « C’est mon patron ! » Il me désigne de la main. L’étudiant se tourne vers moi : « C’est vrai ? » Un peu perplexe, je lui réponds : « A moitié… » Il se dit sans doute : l’autre moitié, c’est son petit mec. « Il faut lui faire savoir qui est le patron ! » me confie-t-il à mi-voix. « Oui, c’est à peu près ça… », je lui réponds avec un sourire de crétin ravi. Il me regarde avec une infinie compassion. Un peu plus tard, revenant vers moi, il me passera un bras dans le dos et me demandera : « Ça va ? – Oui, et toi ? – Oui… – Tant mieux. »
Trois quarts d’heure de cette cure de gens magnifiques, et retour au monde à l’ivresse perdue. Tout ça nécessite du courage.

09 février 2009

L’amour du monde

L’un de mes sports nocturnes favoris est de courir après Y. Deux ou trois nuits dans la semaine me ravagent en douceur. Comme bon Berbère des hauteurs désertiques, Y. affectionne le plongeon dans les caves humides de notre capitale d’amour. Et d’être la « star » de ce monde souterrain. Je l’ai accompagné rarement dans cet enfouissement mais j’ai vite et beaucoup appris et de mon diablotin de séducteur et des idolâtres apocalyptiques qui se ramassent dans ces fonds de la métropole dont on connaît les jours sucrés. Là c’est le sel qui gagne. De l’alcool, de la sueur et du sexe. Mais Y. n’a que rarement comblé les implacables appétits de cette faune aux humeurs excessives, cherchant une voie dans ces boîtes où il y a un trop-plein d’âme. Son jeu favori est de les « allumer », selon ses termes. Le jean très moulant, le slip soulignant un cul à moitié à l’air comme un fruit à dévorer et des regards pathétiquement jetés sur une victime trop heureuse d’être remarquée par ce petit chef-d’œuvre fantasmatique. Et c’est ainsi qu’on lui paie à boire, qu’on lui propose de l’acheter grassement pour un fugace plaisir, qu’on lui fait des déclarations d’amour éternel. Mais il passe avec grâce et hauteur, lâchant de profonds rires qui dédramatisent l’ivresse qui règne, hormis quelques exceptions où il a consenti à sortir son sexe de son slip. Sans toutefois atteindre la jouissance, son plaisir résidant dans la seule tension séductrice. Au-delà, c’est un exercice minimal auquel il s’adonne sans gaieté.
Il n’y a que de vieux boucs de mon genre pour décorer ce petit ange déchu de tous les fantasmes qui les travaillent depuis la nuit des temps. J’ai évidemment appris à relativiser depuis. La jalousie n’est plus qu’une posture sans autre utilité que de rappeler des limites domestiques à ma petite moitié. Mais la jalousie entre aussi dans mon plaisir, décidément tordu.
Pendant ces nuits qui s’achèvent régulièrement avec un coup de fil au petit matin : « Viens me chercher », c’est aussi la fête dans mon repaire de vieux animal solitaire, comblé et béant, sous un firmament qu’une sensualité au moins divine enchante de tout l’amour du monde. Je joue avec ferveur à y vivre.

07 février 2009

Tantôt à Fontainebleau

Y. trouve le château de Fontainebleau tout à fait à sa mesure. Douce parenthèse dans cet hiver sans complexe. On a respiré un peu aujourd’hui. Mais les heures d’ouverture étant très limitées, et le soir étant notre matin, Y. et moi avons dû nous contenter du parc du château et des grandes façades universelles avec leurs jeux et leurs vieux secrets. Rien à voir avec les violents rectangles que la modernité transpire un peu partout où l’homme se complaît dans sa verticalité de brute solitaire sous le ciel. L’architecture de nos jours recèle un formidable désespoir sous des traits juvéniles. Comment ce vieux animal a-t-il pu en arriver à ce cirque sans gloire ?
Y. s’émerveillait. Il y avait de quoi.

Les pierres séculaires ont lâché un soupir d’aise, je vous garantis. Ça les changeait des fournées de retraités couverts de polaires ou des néobarbares en goguette programmée, jacassant sur l’Histoire avec un grand H. Qui va bien gagner un jour son droit au sommeil, le bavardage infini s’éteignant d’un mot.